lionel benito
architecture, intérieurs & objets


habiter



Quel est son style ?

C'est souvent la première question que l'on se pose avant d'engager la transformation d'un lieu. Elle est naturelle. Chacun cherche à comprendre si l'architecture proposée correspondra à sa manière de vivre, à ses attentes et à sa sensibilité.

Je crois que la réponse ne réside pas dans un style.

J'interviens principalement sur des lieux existants : maisons, appartements, propriétés et bâtiments. Des lieux qui possèdent déjà une histoire, une lumière, une matérialité, des proportions, des qualités parfois oubliées. Chaque projet est également porté par des personnes dont les habitudes, les aspirations, les sensibilités et les manières d'habiter sont toujours singulières. Dans ces conditions, appliquer une même écriture architecturale à tous les lieux reviendrait à ignorer ce qui fait précisément leur identité.

Ce qui demeure constant n'est pas une forme.

C'est un regard.

Une pratique.

Une manière de penser l'architecture.

Une manière d'observer avant d'agir.

De comprendre avant de transformer.

D'écouter avant de dessiner.

De révéler plutôt que démontrer.

De prolonger plutôt que remplacer.

La forme n'est jamais un point de départ.

Elle apparaît lorsque le lieu, ses usages et ceux qui l'habitent trouvent un équilibre.

J'attends d'une architecture qu'elle soit simple, pérenne et généreuse.

Simple, parce qu'elle laisse davantage de place à ce qui compte.

Pérenne, parce qu'elle accompagnera plusieurs vies.

Généreuse, parce qu'elle n'offre pas seulement un espace, mais les conditions d'une manière d'habiter.

J'aime parler d'une architecture silencieuse.

Le silence n'est pas une absence.

Comme en musique, il donne toute leur force aux notes.

Une architecture silencieuse ne cherche pas à devenir le sujet.

Elle protège.

Elle organise.

Elle accompagne.

Puis elle s'efface.

Elle laisse entrer la lumière.

Elle révèle les matières.

Elle accueille les usages.

Elle accepte le temps.

Elle laisse simplement la vie apparaître.

L'architecture n'est pas une fin.

Elle est une enveloppe.

Une présence discrète.

Un support.

Un milieu capable d'accueillir ce qui compte véritablement.

La vie ne commence pas lorsque les travaux s'achèvent.

Elle recommence.

L'architecture accompagne avant tout le quotidien.

Non les instants exceptionnels, mais ceux qui, répétés jour après jour, finissent par devenir une vie.

Certains lieux semblent avoir toujours attendu que l'on vienne les habiter.

Une fenêtre ouverte.

Une brise légère.

Un rideau qui s'agite sous le vent.

Le fumet d'un café.

Le cliquetis d'une clé dans la serrure.

Le miroir encore embué.

L'eau fraîche sur le visage.

L'odeur du linge propre.

L'épaisseur d'un mur.

Les pieds nus sur une terre cuite encore fraîche.

Un enduit à la chaux sous la lumière écrasante du midi.

La danse des ombres d'un platane sur un mur irrégulier.

La poussière qui flotte dans un rayon de soleil.

La main qui retrouve la rampe en fer forgé polie par le temps.

Le murmure d'une fontaine dans la cour.

La pluie qui frappe les vitres.

Un volet que l'on ouvre au petit matin.

Des enfants que l'on aperçoit courir au loin dans le jardin.

Un fruit cueilli sur l'arbre.

Une pierre qui garde la chaleur du soleil.

Les draps qui sèchent au vent, un après-midi d'été.

Une nappe que l'on déplie.

De la farine sur quatre mains.

Le pain que l'on rompt.

Le fromage que l'on partage.

Un bouchon qui saute.

Les rires qui s'attardent autour de la table.

Une partie de cartes qui se prolonge jusqu'au soir.

Les premières notes d'un piano.

L'odeur d'un livre ancien.

Le bruit des pages que l'on tourne.

Une lettre retrouvée entre deux livres.

Un vieux portrait de famille qui veille en silence.

Une épaule contre laquelle on s'endort.

Le dernier rayon de soleil qui traverse encore la pièce.

Le feu qui rassemble lorsque le jour décline.

Le craquement d'un parquet dans la nuit.

Une couverture que l'on remonte jusqu'aux épaules.

Le silence d'une maison habitée.

Peut-être est-ce cela, finalement, habiter : laisser le temps déposer des souvenirs sur les lieux autant que les lieux déposent des souvenirs en nous.

J'aime l'idée que nous puissions habiter poétiquement le quotidien.

Non en cherchant l'exceptionnel.

Mais en accordant toute son importance à l'ordinaire.

L'art trouve naturellement sa place dans cette manière d'habiter.

Non comme un signe extérieur de distinction.

Non comme un objet destiné à être montré.

Mais comme une présence familière.

Une œuvre peut accompagner une existence avec la même évidence qu'un livre aimé, une céramique façonnée par un artisan ou un objet transmis.

Elle ne vient pas interrompre la vie.

Elle l'accompagne.

Cette architecture ne s'adresse pas uniquement aux collectionneurs, aux amateurs d'art ou aux professionnels de la création.

Elle s'adresse à toutes celles et ceux qui considèrent qu'habiter ne consiste pas simplement à occuper un espace, mais à construire, jour après jour, une relation avec un lieu.

À celles et ceux qui recherchent un cadre de vie plutôt qu'une image.

Une présence plutôt qu'une démonstration.

Une profondeur plutôt qu'un effet.

Un lieu qui accompagne davantage qu'il n'impressionne.

Au fond, je ne cherche pas à développer une architecture immédiatement reconnaissable.

Je cherche à développer une manière de regarder.

Une manière de transformer.

Une manière d'habiter.

Une architecture suffisamment simple pour traverser le temps.

Suffisamment discrète pour accueillir le quotidien.

Puis laisser les lieux, les objets, les œuvres et les personnes devenir les auteurs de leur histoire.

Une architecture ne dessine jamais une vie.

Elle en prépare les conditions.

Puis elle s’efface.

Le reste appartient au temps.

Aux gestes du quotidien.

Aux objets que l'on choisit de conserver.

Aux œuvres qui nous accompagnent.

Aux rencontres.

Aux amours.

Aux enfants qui grandissent.

Aux souvenirs qui se construisent.

À celles et ceux qui habiteront le lieu.

C'est peut-être là que réside, à mes yeux, sa plus grande justesse.